Spleen

La lumière jaune du néon de l’aquarium filtrée par la dentelle sale qui le recouvre pour empêcher le chat de manger le seul poisson survivant est déprimante. Un jaune sale, poussiéreux, maladif. Elle n’éclaire même pas vraiment cette lumière. Sa seule utilité est de faire croire à un pauvre poisson bouffeur de merde qu’il fait chaud et jour dans ses 60 cm d’eau. Elle ment, la lumière.

Elle est un peu comme ma vie cette cage à poissons sur sa table bancale. Elle contient le minimum vital d’eau. Pas d’extra. Pas de supplément. Juste ce qu’il faut pour survivre. Un bout de bois d’eau, quelques cailloux colorés, des vases de pacotille : Un tas de colifichets placés là pour cacher les monceaux d’excréments que le poissons a pas eu le cœur de bouffer. Le tuyau à oxygène. Le tissus qui retire toute possibilité de fuite, de mort. Pourquoi il crève pas ? Pourquoi il continue à vivre ? De temps en temps il a son cachet de plantes lyophilisées pour continuer à chier et à rebouffer. Youpi, c’est Noël.

Tu es pris au piège, ami poisson. T’auras beau tourner sur toi même, téter les vitres pour y voir plus clair, t’iras pas plus loin. Le reste du monde continuera à vivre derrière le verre et si t’essaies de passer de l’autre côté tu crèves. Ta présence, le fait que tu te battes pour survivre, ça soûle les humains, tu sais, mais ils ont trop pitié pour te tuer eux-même, pour te foutre dans la cuvette des chiottes. Peut-être que tu devrais leur signaler que tu vis déjà dans tes propres déjections, tu t’offusqueras pas pour si peu. Et puis ça te fera voir du pays, hein, poisson ?

Ton putain d’aquarium, il prend de la place, on a beau mettre des objets clinquants, il reste laid parce que toi, poisson, t’es pas un top model. T’es noir, plat, tu brilles pas, tu lustres pas tes écailles, t’es un poisson banal alors du coup ça intéresse pas, on te montre pas aux visiteurs avec fierté. Tu regardes dans la vitre réfléchissante en imaginant peut-être que c’est un autre en face de toi et tu lui parles. Tu lui raconte ta journée, il te raconte la sienne. De temps en temps, tu mets ta tête à l’envers et tu bouges plus, tu te fais un shoot à l’oxygène. C’est quoi tes délires, poisson ?

Tu sais, t’es mon pote. Si je pouvais, je partagerais bien une clope avec toi. Si tu veux, je retire le bout de tissus et je laisse le chat te bouffer, tu me remercieras plus tard. Moi aussi quand je regarde les autres, j’ai l’impression qu’il y a une vitre. Mais tu sais, poisson, quand on y réfléchit, on peut s’imaginer que c’est les autres qui sont dans le bocal.

T’entends la porte qui grince, poisson ? Moi j’ai peur des portes. On sait ce qu’il y a quand on les ferme mais pas quand on les ouvre. T’as pas ce soucis, hein ? Par contre, la peur du noir je suis certaine que ça te dit quelque chose. T’as déjà eu peur de respirer le noir ? De l’aspirer et qu’il encombre tes branchies et t’étouffe ? Et ces formes qui prennent vie quand la lumière est éteinte… Dans l’eau ça doit être pire, je te plains, poisson.

Parfois, j’ai envie de t’attraper et de t’étrangler, poisson. J’en ai rêvé une fois. Puis je me suis rendu compte que c’était moi dans l’eau.

Tu as déjà essayé de monter sur le rebord de ton bocal ? Moi je l’ai fait une fois. J’ai regardé en bas. Le mien il est haut de quatre étages, tu sais ? Je savais que si je faisais un pas, je tombais. Mourir pour ces quelques secondes de liberté qu’apportent la chute, ça vaut le coup ? Si je meurs, poisson, et que je me réincarne en poisson, je crois que je me tue. C’est con, hein, poisson ?

Tu me fixes comme si tu entendais et comprenais ce que je te dis en pensées. J’aimerais bien que ce soit le cas. Le truc c’est que j’aurais peur qu’un jour nos pensées soient échangées. Même si au final, ça ne changerait pas grand chose.

Tu sais, t’es mon pote, poisson. T’es mon pote.

3 réflexions au sujet de « Spleen »

  1. moi j’essaie de prendre de l’altitude du recule et oui une de mes portes de sortie reste les mangas avec leur humour ou autre, là où les gens dit « normaux » pense qu’on se renferme sur nous même pour moi c’est une porte de sorti je sorte de ce monde pour rentrer dans un autre plus à ma convenance et je reviens poisson tes rêves peuvent être ta raison de vivre et ton plaisir.

  2. Mon corps lui-même est actuellement une prison.
    Heureusement que j’ai mes écrans, mes livres, histoire de penser à d’autres univers inaccessibles et à des gens existant juste dans des rêves…
    Spleen. Spleen. Spleen.

  3. Personnellement, ce n’est pas mieux.

    Il y’a du monde chez moi, mais il m’étouffe, il me brusque, il me force a faire des choses que je déteste. Pour etre soi-disant « normal ». Si justement, s’enfermer dans un endroit, dans une pensée, dans des dogmes familiaux est etre normal, alors je préfère de loin ne pas l’etre. Même si je ne le serais jamais.

    Quand je vais ailleurs, je prend une bouffée d’air frais a chaque fois, je suis émerveillé, j’ai a nouveau 10 ans, et je profite a fond du moment présent. A tel point que quand je dois rentrer, je dis que ca va, mais je fond en larmes une fois que le train part avec moi a l’interieur, car je sais ce que je vais y retrouver.

    Tu es dans un bocal, je suis dans un chenil. La ou les bouledogues enragés font la loi. Et je suis ce petit chien qui veut qu’on le respecte, mais qui ne veut pas devenir comme eux. Je ne veux pas etre normal, je ne veux pas etre méchant. Et cela me rend tres triste, car je me sens trop loin de ces personnes que je respecte et que j’aime, et qui me le rendent bien. Ces personnes qui sont beaucoup plus proche de moi que je le serais plus jamais de ma propre famille.

    Je suis enfermé dans cette prison dorée, mais je ne peux m’échapper que quelques jours par an. Mais plus le temps, et plus je me sens écrasé par cette distance entre « ma famille » et moi, qui ne me comprends pas ou plus. Si je les écoutais, je n’existerais plus. Ils m’ont fait trop mal pour que je continue a les écouter.

    Comme toi, petit poisson, j’ai envie de partir. Mais ou peut-on aller quand le chemin qui t’est adressé ne se dessine toujours pas sous tes pas?

    J’ai peur de l’inconnu, du froid, de la nuit, de la solitude. Mais je dois avancer. Je ne veux pas devenir prisonnier de ma vie comme les autres. Nos vies doivent etre une ode a la liberté, pas une apologie de la déception et de la résignation qui ont fait ce que les autres sont devenus. Tu rêves de l’Océan, je rêve de rejoindre les bois.

    Retrouvons ceux qui nous font réchauffe le coeur et fuyons ceux qui nous le glace.

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