L’histoire de la Vie, cycle éternel – Épisode Quatre

Notre épopée, ayant commencé dans le déni, pris des tournures rocambolesques et qui s’était interrompue sur un clifhanger , va à présent s’achever. Rédiger tout ça, ça en a fait du boulot ! Bon, pas autant qu’un accouchement hein… quoi que…

Allez, la suite !

Je ne savais même plus quelle heure il était, si je dormais ou non, j’avais peur de subir une césarienne ou que le bébé aille mal. Une sage femme considérait que ce n’était pas bien grave et que Cacahuète avait toutes les chances de se mettre en position tout seul. Une autre jugeait qu’il valait mieux essayer de le forcer à se tourner, pour nous aider tous les deux.

A ce moment là, j’avais signé un papier pour participer à une étude sur les bienfaits des accouchements avec moins de poussées. Avant d’accoucher, la sage femme allait tirer au sort quel type d’accouchement j’allais pratiquer : Un accouchement doux avec peu de poussées et où on laisse les contractions et le bébé travailler ou bien l’ACCOUCHEMENT HARDCORE DE LA MORT AVEC JUSQU’A TROIS POUSSÉES PUISSANTES COMME UNE ÉQUIPE DE RUGBY PAR CONTRACTION MON GARS. Et si Cacahuète restait mal positionné, c’était soit la césarienne soit une période de poussée méga longue. Sans parler des risques pour lui si cette période de poussée se prolongeait ! Autant vous dire que j’en menais pas large.

J’allais potentiellement devoir me montrer aussi forte que Chabal. Au moins, on me demandait pas d’avoir d’aussi beaux cheveux.

J’avais envie de croire la sage femme qui avait foi en la capacité de Cacahuète à se remettre en position mais les doutes de sa collègue pesaient sur moi.

La brûlure des démangeaisons non assouvies, la faim, la soif, la peur, tout cela a rendu la fin du travail assez flou. Mais je me souviens parfaitement de la sensation étrange lorsque la sage femme a, du coup, enfoncée sa main dans mon vagin jusqu’à mon col de l’utérus pour faire se retourner Cacahuète. Elle pressait en même temps sur mon ventre. Tout était anesthésié par la péridurale mais j’ai quand même senti ses mouvements inconfortables ainsi que la pression. Je n’ose imaginer ce qu’il en aurait été si je n’avais pas été sous médocs…
J’avais donc quelqu’un qui avait la main assez profond en moi pour me relever le nombril (ou presque) et ça me donnait l’impression d’avoir un tampon mal placé. Les personnes utilisant ces accessoires maudits comprendront.

Au final, ça a fonctionné à demi. Cacahuète était de profil. Il faisait de son mieux mais peinait à peser sur mon col pour se dégager une sortie. Et moi j’exprimais ma peur de pousser trop fort et du coup de me faire caca dessus. Mes priorités étaient donc toujours en ordre.

Les peurs dont on ne parle normalement pas.

Une des choses que je regrette, c’est qu’il n’y ait pas eu de fenêtre dans ma salle d’accouchement. J’aurais pu voir les heures passer, saisir la durée de ce travail, me focaliser sur quelque chose de concret. Même si j’avais mon téléphone, j’avais beau regarder l’heure, je l’oubliais quelques secondes plus tard. Voir la luminosité changer dans ma chambre m’aurait aidée, sur la fin, à me sortir de cette impression de bulle temporelle où rien n’avance, de présent perpétuel.

Au final, je restai à fixer le plafond et je me rendis compte que j’étais un peu hors de mon corps. J’avais compris que j’étais en train d’accoucher mais je ne l’avais pas réalisé. Je n’arrêtais pas de me demander ce que je faisais là ou de me dire qu’on allait venir me prévenir qu’il y avait erreur et que je n’accouchais pas, au final. Le déni était revenu en force.
Je ne sais pas si cette impression venait de la péridurale et de mon manque de sensations. Parce que je sentais toujours les contractions, je sentais la pression, juste pas la douleur.

Je ne savais même plus si je risquais la césarienne, je guettais l’envie de faire caca. Vous allez croire que je suis obsédée mais c’est cette sensation qui signale que le bébé est prêt donc bon !


On m’examine une dernière fois, mon seul repère de temps est qu’on a dû me changer l’intraveineuse et la péridurale, je sais donc que ça fait longtemps que je suis là. Cacahuète, lui, est enfin prêt, il s’est mis dans la bonne position. Tout le monde s’agite autour de moi, une sage femme et deux aides soignantes sont là, le fiancé se met en position, moi aussi. Je ne comprend pas trop ce qui est en train de m’arriver, la sage femme me dit qu’elle a tiré l’accouchement sportif et que je dois me préparer à pousser fort. J’ai du mal à saisir ses mots, je sais juste que le fiancé me dit de me tenir prête. Je me concentre sur mon nombril et j’essaie de faire le tri du surplus de sensations.

My bodeh is readeh (kinda).

J’explique une dernière fois que je n’ai pas reçue de préparation à l’accouchement et que, de fait, j’en suis incapable. On me dit que je sais déjà comment faire et que je dois juste suivre mon instinct. Je songe à leur répondre « okay » et à fuir, du coup. Mais je me reprend, ça ferait mauvais genre.
Une contraction arrive, on m’a dit que je devais bloquer ma respiration et pousser le plus fort possible deux fois, trois si j’y arrive. Le fiancé me maintient le buste, je bloque et pousse. Je ne saurais même pas vous décrire exactement la poussée. C’est un peu un mélange entre aller aux WC, faire des abdos, gainer le dos, pousser un bloc de béton à bout de bras et soulever une plaque d’acier avec les jambes. Tout le corps travaille, mais surtout l’esprit. Le miens n’a jamais été aussi vide et lucide à la fois. Pour la première fois, je ne pensais qu’à une seule chose en même temps.

Contre toute attentes, moi qui pensais être incapable de le faire, je m’avère être une pousseuse hyper efficace et je réussis à donner trois poussées à chaque contraction.

Championne de ma catégorie.

La tête sort bien, petit à petit, jusqu’au moment où malgré la péridurale, je sens une douleur aiguë sur le pourtour de mon vagin. Je crie que je suis en train de me déchirer, on me dit que je ne suis pas en train de me déchirer (spoiler : j’étais en train de me déchirer). Pour autant, je continue à pousser, on me complimente beaucoup, la sage femme dit qu’il a le cordon autour du coup mais avant que je puisse hurler de panique elle le libère et me dit que je dois continuer à pousser. Je sens la tête qui sort et continue de pousser mais on me crie de m’arrêter et de sens tout son corps glisser hors de moi comme une anguille. Une sensation gélatineuse et fluide (impossible à réellement décrire, encore une fois).
Je vois la sage femme soulever une petite boule de glaise rouge, violette et beige. J’entend un petit cri suraigu et cette boule toute chaude est posée sur ma peau. Je vois son visage, il sent tout de suite mon sein et s’y accroche pour téter. Ce n’est pas encore très efficace mais je m’en fiche.

La fatigue surgit d’un coup violent. J’avais jusque là navigué en eaux troubles mais à cet instant j’ai sombré. Je pleure un peu, je me rends compte qu’il y a de la joie mais au loin seulement. Ce qui me submerge c’est la lassitude et l’irréel.

Aaron est né.


La Cacahuète et son papa.

La suite s’est déroulée dans un enchevêtrement flou de flashes lumineux et sonores. Aaron a été examiné dans tous les sens, il était parfait. Je réalisai qu’il était 22h23 au moment de l’accouchement. Le travail avait duré 19 heures et des patates. L’accouchement pas plus de dix minutes.
Mes parents ont eu le droit de venir me voir pour cinq minutes, je ne me souviens absolument pas de leur passage aujourd’hui.

Je me souviens parfaitement d’être restée un long moment seule avec Aaron par contre. Ma chambre me semblait grise et creuse. Aaron souriait dans son sommeil.

La suite est une autre histoire.

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