Les Loups – 2nde partie

Et c’est parti pour la seconde partie de mon plus long récit publié à ce jour : Les Loups.

Bonne lecture !
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   Le Chef de Meute tremblait. Il avait perdu la trace de la Reine.  Lorsqu’elle avait sauté dans le ravin, il n’en avait pas cru ses yeux.  Il avait continué à courir tout droit pendant deux heures, cherchant un passage praticable pour descendre la chercher. Morte ou vive. Cela faisait maintenant trois heures qu’il cherchait sa trace. Il n’y avait plus rien à faire. Si elle avait été morte, il l’aurait retrouvée, grâce à son odeur. Si elle avait été en vie aussi d’ailleurs. Il ne comprenait pas. Elle avait… Disparu.
Il avait retrouvé de son sang, des lambeaux de vêtements et des cheveux, sur les parois rocheuses. Grâce au sens dans lequel pendaient les branches des buissons et des arbres, il pouvait même raconter avec la précision la plus extrême comment elle était tombée, comment sa chute avait été ralentie par les branchages au fur et à mesure puis stoppée par l’eau. Sur la rive opposée, grâce à une tache d’eau mêlée de sang, il savait où elle s’était tirée du courant. Il avait eu peur, face à la violence de la chute et du séjour de la femelle dans l’eau qu’elle ait eu à mettre bas dans ce ravin, mettant l’enfant du Roi en danger. Mais pas la moindre odeur ni la plus petite trace visuelle d’un accouchement. Cette fillette était bénie des Nouveaux Dieux. En quelque sorte.
Quelques mètres plus loin, il voyait très bien l’endroit où elle avait commencé à se trainer, faible, vers la paroi, dans le noir. En se fiant aux éboulis (et aux autres bouts de vêtements et résidus de sang qui lui emplissaient les narines), il savait qu’elle avait escaladé, durant un long moment, puis qu’elle s’était reposée dans une petite grotte. Il pouvait même voir le creux qu’avait formé son corps allongé dans la boue. Puis là… Plus rien. RIEN ! Juste une faible trace de Notes encore vives. Mais la Reine n’avait aucun contrôle sur sa Voix et le Guide avait été dévoré. Qui aurait donc pu l’aider, au fin fond de ce maudit ravin ?
Il redescendit d’un bond souple et précis jusqu’à la rive. Arrivé en bas, il s’assit et se pris le visage entre les mains. Dans un sursaut, il hurla et donna un coup de poing dans un rocher qui se brisa net en deux. Il savait que le Roi serait furieux. Qu’il le punirait, très sévèrement. Qui mieux que celui qui est habituellement le bourreau sait comment sont traités les condamnés ? Il allait souffrir. Une souffrance inimaginable, pire que mille morts. A chaque seconde, la douleur serait démultipliée par la force de la Voix. Il souhaiterait n’être jamais né. Être dans le néant, où l’on ne pense pas, où l’on ne ressent pas, où l’on n’existe pas. Son esprit serait brisé bien avant son corps. Mais cela ne l’empêcherait pas de continuer à fondre de l’intérieur.
Il laissa trainer son regard sur le sol. La lumière de la Lune Bleue n’éclairait qu’à peine les environs mais le Chef de Meute maîtrisait les bases de la Voix : il savait comment chanter pour permettre à son regard de percer la nuit la plus épaisse.
L’intérieur du rocher qu’il avait brisé était magnifique, tout en cristaux mauves, de la même couleur que ses yeux. Lentement, comme un ver creuse son chemin dans un fruit encore vert, de vieux souvenirs que la créature croyait disparus de sa mémoire ressurgirent…

   Il était enfant. Quel âge avait-il exactement ? C’était le printemps. Peut-être. Son père était malade, presque tout le monde l’était dans le village perché sur les versants de la montagne. Ni la Voix de l’Enchanteresse, ni la Voix de Meiko, la Reine, n’avaient réussi à éradiquer ce mal. Il se cachait avec sa mère dans la cave de leur maison pour échapper aux malades. Cette épidémie était étrange. Elle transformait les gens en bêtes féroces, meurtrières, qui dévoraient leurs propres bébés dans leurs lits, leurs femmes, leurs parents, tout ceux qui passaient à leur portée. Les gens tombaient malades tout d’un coup. Sans signe avant-coureur. Et alors, c’était le chaos.
  Des coups violents à la porte de la cave, des grognements affreux, sa mère qui lui chuchotait que tout allait bien se passer, qu’il ne devait pas avoir peur. Elle l’avait ensuite caché dans le panier de linge sale. Pour dissuader les bêtes d’aller vers lui, elle avait versé dans les vêtements un mélange d’huile et d’urine de porc qui empestait. Il lui avait demandé pourquoi elle ne se cachait pas elle aussi. Mais elle était trop grande pour se faufiler. Et après tout, les bêtes ne partiraient qu’après avoir tué.
– Et il vaut mieux que ce soit moi qui meure, lui avait-elle chuchoté même s’il ne comprenait pas ce qu’elle voulait dire par là. Maintenant, tu dois être sage et me jurer de te taire. Surtout, fais silence, quoi qu’il se passe.
La porte avait volé en éclats. Tout n’avait plus été que confusion, un mélange de sueur animale et de sang, de visions d’horreur, de crocs, de griffes. Du sang, beaucoup de sang. Une bouillie de chair écarlate et molle. Et un cri, un long cri. Sa mère qui hurlait son nom. Ce nom qu’il entendait pour la dernière fois.
  – GAKUPOOOOOOOOOOO !


  Gakupo était tombé à genoux, le corps tremblant et le souffle court. Il se pris la tête entre les mains et hurla sa douleur, sa rage, sa peine. Il se releva et attrapa les deux éclats de pierre. Les cristaux devaient être pleins de Notes. Des restes de Voix ancienne et puissante qui lui faisaient avoir des hallucinations. Il lança la roche maudite dans la rivière, de toutes ses forces en injuriant la Lune Bleue.
  Il n’était pas Gakupo, il n’était que le Chef de Meute, un loup auquel le Roi avait donné la capacité de prendre forme humaine grâce à sa Voix. Il lui avait offert le don de l’immortalité et en paiement le Chef de Meute se devait de le servir. Il n’était qu’un animal soumis aux ordres du Roi, un animal sans passé ni avenir, sans sentiments, sans volonté. Toutes ces visions n’étaient que mensonge.
  - MENSONGE ! hurla-t-il.
  Il s’effondra au sol, haletant, en larmes. Les marionnettes savaient-elles pleurer ? Quelque chose, au plus profond de son être, se serrait en se souvenant du visage de sa mère. Ses longs cheveux noués en chignon. La chaleur de ses baisers. Malgré la douleur causée par le symbole sur son front, il serra les poings et les crocs et explora sa mémoire. La torture que provoquait le Sceau d’or était atroce, comme si l’on avait enfoncé des aiguilles chauffées à blanc à la base de sa nuque, jusque dans son cerveau. Il sentit des gouttes de sang couler de ses narines. Sans crier gare, le nom de cette femme, sa mère, ressurgit dans sa mémoire. Prima. Et la Partition chantée par le Roi pour fondre le Sceau s’effondra.
Près de son visage, au sol, un petit bout de cristal. Entre ses larmes, il en voyait les facettes luisant faiblement grâce au peu de lumière qui parvenait à se frayer un chemin jusqu’au fond du ravin. Avec peine il le prit entre ses doigts puis le posa contre son cœur et, difficilement, chanta pour appeler la Voix contenue dans le réceptacle et faire renaître son enfance :
  - Éclat béni par la plus ancienne des Magies
Réponds à mon appel et accepte de me servir
Entends cette Voix qui t’invoque au travers de la nuit
Par la Lune Bleue fais en moi revivre les souvenirs…

  Sa mère était morte, sous ses yeux. Il n’avait rien perdu du spectacle. Il l’avait vue, quand les créatures se repaissaient de ses viscères alors qu’elle respirait encore. Il avait vu son regard s’éteindre lentement, ses cris devenus des gargouillis sanglants.
  Les bêtes qui avaient autrefois été ses amis et sa famille étaient parties, elles ne l’avaient pas remarqué. Sa mère y avait veillé. Il s’approcha, tremblant, du tas de chair et de tissus imbibé de sang. Il n’y voyait rien à présent, il n’entendait plus rien. Le désespoir resserrait un étau d’acier dans sa tête d’enfant. Il ne savait plus réfléchir. Il ne savait même plus son nom. Il avait oublié comment pleurer, crier, respirer.
  Discrètement, un petit insecte noir et jaune se faufila sous la porte de la cave. Doucement, marche après marche, il descendit. Il observa avec beaucoup d’attention l’immense silhouette humaine qui n’arrivait même pas à gémir. Avisant un bout de peau dénudée sur le mollet droit du petit garçon, l’insecte de mort piqua.

  Gakupo se voyait tuer, mordre, déchirer des êtres humains sans pouvoir rien faire. Son instinct dominait totalement son être. Il se contempla en train d’arracher la gorge de cette camarade de classe dont il était amoureux. Il se vit broyer le crâne du vieil homme si gentil qui lui offrait des fruits. Il s’observa aussi arracher le cœur de la femme qui donnait à manger aux oiseaux sur la place du marché les jours où il faisait beau. Le plus horrible peut-être, étant le sentiment de joie à chaque vie qu’il prenait. Il ne pouvait s’empêcher d’aimer détruire ces créatures si faibles et pitoyables. Sans défense. Il se sentait tellement puissant, invincible… Mais malgré tout, un recoin de son âme restait humain et c’était ce fragment de lui-même qui, toutes les nuits, hurlait de désespoir vers les cieux.
  Un jour alors qu’il était rassasié, repu de la chair de ses amis, et que son corps offrait un instant de répit à son esprit, un homme s’avança sans peur près de leur Meute. C’était le Conseiller de la Reine. Un homme craint et respecté, sa Voix était puissante. Il pourrait, disait-on, rivaliser avec Kaai Yuki et la Reine elles-mêmes un jour. Il contemplait les créatures. Étrangement, Gakupo n’eut pas envie de le tuer même s’il avait pénétré son territoire. Son instinct lui disait même d’avoir peur de ce personnage vêtu de fourrure blanche. Il parla à Gakupo :
– Tu es différent, ton esprit a survécu… Tu me seras utile.
Alors, Gakupo eut mal au front.

   En compagnie de sa cour, le Roi attendait le retour de la Meute qui s’était élancée à la poursuite de la Reine. La petite garce avait osé fuir avec le Guide Spirituel. Qui l’aurait cru ? Comment avait-elle pu oser, alors même que dans son utérus était en train de se terminer le développement de l’objet qui ferait de lui le Roi Éternel. Le Souverain dont le Royaume ne connaitrait plus aucunes limites !
  Mais il n’avait pas de souci à se faire, croyait-il. Ces deux imbéciles seraient bien vite rattrapés par ses Loups et tout se déroulerait selon ses plans. Seulement, quelque chose ne se passait pas comme prévu.
  Il avait senti le dysfonctionnement du symbole de son Chef de Meute à l’instant même où celui-ci avait arrêté de brouiller ses souvenirs, sa mémoire et sa personnalité. Alors, le souverain avait hurlé à tout ces prétentieux lécheurs de burnes qui lui servaient de cour de sortir de son bureau et de le laisser tranquille. Il ne pouvait pas se permettre de laisser s’échapper le Chef de Meute. Lui seul, avec son anormalité, pouvait supporter la dose de Voix nécessaire à ses fonctions. Un infecté lambda n’ayant plus rien d’humain en lui se consumerait à l’instant si le Roi apposait sur lui le Sceau d’or. En hâte, il avait attrapé sa coupe d’argent pleine de vin puis, en se mordant violemment s’était fait saigner le pouce pour y verser un peu de son sang :
  - Montre-moi, divin liquide
Montre-moi à travers le temps et l’espace
Montre-moi, maudit liquide
Montre-moi celui dont j’ai perdu la trace
Montre-moi ses pensées,
Montre-moi ses actes
Que je puisse me venger
Sans payer pour mes actes.

  Gakupo était toujours étendu à même le sol, les souvenirs ressuscités se bousculant dans son esprit tourmenté. Il n’entendit pas les pas du Roi sur les galets froids. L’homme contemplait son serviteur, nu, absorbé par ses visions. Il avisa le cristal mauve, imprégné de Notes et un rictus se dessina sur son visage, lui donnant l’air encore plus fou et sadique. Toutes ces contrariétés pour ce minuscule bout de roche imprégné de vielles Notes mémorielles ? La faiblesse de ce pitoyable hybride lui donnait la nausée. Le Roi cracha par terre.
  De sous sa longue cape de fourrure blanche, il sortit une main aux doigts crochus et cruels et s’empara du cristal pour le jeter à l’eau. Alors, il saisit le Chef de Meute par les épaules et le secoua sans ménagement :
  - Réveille-toi, imbécile, incapable, minable ! Comment oses-tu me défier ainsi ? Te complaire dans des mirages sans intérêt plutôt que de me servir et de retrouver ma descendance ! Rappelle-toi que ta vie ne vaut rien à côté de la mienne. Tu n’es qu’un animal, un jouet soumis à mon bon vouloir. Tu n’existe que parce que j’accepte de te maintenir en vie !
  Par deux fois il le gifla. Les yeux de Gakupo se libérèrent de la brume causée par la Voix et ses prunelles mauves transpercèrent le regard de son Maître qui le lâcha, le laissant s’effondrer à nouveau. L’homme loup lança, lourdement :
  - Vous m’avez menti. Vous m’avez volé ma vie, mon passé, mon présent et mon avenir. Depuis mille ans vous me mentez. Je sais tout. Tout sur la maladie, vos manigances pour accéder au trône, la façon dont vous vous êtes servi de moi comme d’un esclave !
  Il se releva, bousculant le monarque au visage tordu par la colère et la haine. Le Chef de Meute avait du mal à penser. Son esprit était encore embrouillé par la Voix, malgré la perte de contact avec le cristal. De plus, il sentait l’or palpitant de Notes sur son front qui tentait de brider à nouveau son être. Il commença alors à griffer sa peau, là où le symbole a été fondu dans sa chair, faisant de lui une marionnette. L’or était accroché à son crâne même. Sans sentir la douleur, faisant les cent pas, il creusait son propre corps pour en extirper le mal. Pour extirper la peine, le désespoir et les remords tout autant que ce symbole maudit.
  Les mains pleines de sang, il se tourna à nouveau vers le Roi.
  - Je vous hais, JE VOUS HAIS ! Vous m’avez fait accomplir tant de choses horribles, durant tout ce temps… Ces personnes que j’ai tuées, mes anciens amis, ma famille que je lançais à l’assaut de vos ennemis, ces petits filles qui étaient vos épouses.
Les yeux mauves de Gakupo étaient révulsés, il devenait fou, ses ongles recommencèrent à entamer sa chair, le sang coulait sur son visage. Alors, il se tourna une dernière fois vers le Roi et, poussant un hurlement rauque, il se jeta sur lui en reprenant sa forme animale.

  Le Roi était agacé. Sa création lui échappait quelque peu. Cependant, son trouble ne dura que quelques instants. Pendant que celui-ci lui faisait son discours larmoyant et insipide, il commença à fredonner doucement et tissa une Partition visant à sceller à nouveau l’esprit de cette bête stupide dans le Sceau d’or. Il n’avait pas que ça à faire, après tout.
  Le Roi leva la main et, alors même qu’aucune Note n’avait été prononcée, le corps de Gakupo s’immobilisa en plein vol. Le monarque le regarda, amusé. Cela faisait mille ans. Mille ans qu’il se servait de lui. Il était étrange à bien y penser, que le symbole ait mis tellement de temps à perdre de sa puissance. Probablement parce qu’une partie de son esprit préférait ne pas se rappeler du désastre de sa courte et risible vie humaine.
  L’homme lança sa Partition. Gakupo hurlait. Il hurlait sa douleur, insoutenable, comme de la lave sous sa peau; il hurlait aussi sa peine, aussi cristalline que la Lune Bleue, sa peine incommensurable. Il hurlait parce qu’il ne pouvait faire que ça. Le Roi approcha son visage du sien. Il sourit, enchanté, comme s’ils ne faisaient que partager une bonne plaisanterie :
  - Tu m’as terriblement déçu, le sais-tu ? Après trente années passées à manigancer pour obtenir le trône et neuf-cent-soixante-dix ans d’un glorieux règne, tu oses te retourner contre moi ? Moi ? Ton bienfaiteur qui t’ai élevé au rang de Chef de ma Meute ? Qui avait toute confiance en toi ? Si j’avais une âme, je suis certain que je verserais de vraies larmes. Mais bon – il soupira, prenant un air peiné et moqueur – si tu tiens tant que ça à tes souvenirs et à ta personnalité, je les laisse libres d’exister. Après tout, je n’ai besoin que de ton corps et… Nous sommes de vieux amis.
  Alors, une prison d’un autre genre se ferma sur l’esprit de Gakupo. Son corps retomba sur le sol et il se vit se relever. Il se vit s’incliner devant le Roi. Et il s’entendit dire :
  - Je vous écoute, Maître Len.

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