De la difficulté de continuer une histoire

Le froid.
Le froid est vicieux. Il se faufile, s’insinue entre les couches protectrices des vêtements pour venir mordre la chair. Une fois que ses dents ont percé la peau, il est difficile de l’empêcher de se répandre sur et dans le corps. Si l’on y prend pas garde, il ronge petit à petit les membres, jusqu’aux os. Comme un venin, il anesthésie sa victime petit à petit, tout en continuant allègrement sa tâche. Lorsqu’il a atteint le cœur, il n’y a plus rien à faire. On s’endort, sans même s’en rendre compte. Et c’est la fin. 

Sara le savait bien. Elle avait appris à craindre le froid. Si tout les anciens qui décrivaient le froid aux jeunes pour leur enseigner à le craindre comme le pire de leur ennemis en parlaient comme d’une force qui pénétrait les humains, Sara pensait tout l’inverse. Elle avait été embrassée par le froid. Une fois. Elle avait failli devenir une de ces statues de glace, à la peau bleue et aux lèvres mauves, qui jonchaient la surface du monde. Mais dans son délire, elle n’avait pas eu le sentiment que le froid la pénétrait. Elle avait eu l’impression qu’il s’était accroché aux extrémités de son corps et aspirait sa chaleur et sa vie, comme lorsque l’on suce la moelle des os. Elle arrivait très bien à imaginer son essence vitale rougeoyante s’envoler dans les tourbillons de neige, sa chair se creuser, sous sa peau devenue glace, jusqu’à ce qu’elle soit devenue une coque noire. Comme un trou sans étoiles, lors d’une nuit d’été.
Quand les chasseurs en traîneau l’avaient découverte, agonisante près des cendres de son campement de fortune, ils n’avaient pas grand espoirs pour elle. Au village, construit à l’abri dans un renfoncement de montagne, les vieilles l’avaient dénudée puis enroulée dans une couverture de fourrure avant de la placer dans un lit suspendu au dessus d’un feu. Alors, Sara avait senti la chaleur remplir la coquille vide. Le sang dans ses veines avait recommencé, difficilement, à couler dans ses veines remplies de cristaux. Les vieilles, transpirantes, avaient massé ses membres de leurs mains enduites de décoctions pour encourager le flux vital à reprendre sa course le plus vite possible. Elles avaient fait de leur mieux, y avaient passé des heures et l’avaient sauvée. Seul son pied droit était tombé. Le sang n’avait pas pu percer la neige qui l’avait remplacé dans les veines. Elle n’avait même pas senti l’amputation. L’épuisement l’avait emportée et les anciennes lui avaient fait respirer des vapeurs narcotiques. La légende voudrait que son corps avait si bien été congelé avant de revenir à la vie qu’elle n’avait même pas saigné.
Idioties.

Plusieurs fois, on lui avait demandé quelle folie l’avait attirée dans la plaine; avec seulement un vêtement de peau, sans bonnet, sans rembourrage de fourrure et de foin, sans rien pour protéger son visage, sans moufles. Elle n’avait jamais répondu à ces questions et les villageois avaient fini par abandonner. Ils n’avaient pas oublié, bien entendu, mais ils avaient mis ce mystère de côté, jusqu’à ce que l’occasion se présente de le résoudre.

Et cette occasion se présenterait le soir même… Mais seule Sara le savait.

Ceci est le début d’une histoire que j’ai commencé à rédiger il y a plusieurs mois de cela. La suite existe mais elle n’est pas réellement rédigée (même si ce que vous avez lu ci-dessus n’est en rien la forme finale de mon texte, juste un premier jet). Je n’ai que des notes, des idées, des envies.
Je ne sais pas vraiment quoi faire de cette histoire. Elle est là sans être là, toque souvent à la porte sans me dire quoi faire d’elle. Sara, surtout, refuse d’évoluer, elle ne m’explique pas comment la construire, la rendre vivante.

Bref, déprime.

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